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Mardi 21 juillet 2009 2 21 /07 /Juil /2009 16:51

 

             L'un des grands halls de la gigantesque gare de Shinagawa en pleine après-midi, aujourd'hui.


La première de mes élèves, Oana, une jolie Roumaine trentenaire avec qui je m'entendais particulièrement bien, et qui connaissait ma délicate situation à Tôkyô [ 東京 ], m'envoya le dimanche 5 juillet dernier un mail quelques heures avant le début de notre cours de français de deux heures : "Pouvons-nous n'avoir ce soir qu'un cours d'une heure (grammaire) et, puisque mon petit ami souhaite te parler (il pense à commencer sa propre affaire et recherche des partenaires. J'ai pensé que tu pourrais être intéressé !), dîner tous les trois ensemble à 19h avant le cours à 20h ??". Je lui répondis par l'affirmative. Avec la crise financière et les opportunités professionnelles qui se raréfiaient, ou pour lesquelles je n'étais pas qualifié, je ne pouvais me permettre de renoncer à toute éventualité de tirer mon épingle du jeu et faire quelque chose de mes dix doigts au Japon [ 日本 ]. En outre, l'idée de monter une société me séduisait...

Nous nous rencontrâmes donc à Takadanobaba [ 高田馬場 ], entre Ikebukuro [ 池袋 ] au nord et Shinjuku [ 新宿 ] au sud, et bavardâmes. Kyôsuke me parut de suite quelqu'un de très ouvert et chaleureux ; quelque chose de très différent de ce que j'avais pu ressentir la première fois que j'avais rencontré la plupart de celles et ceux qui étaient devenus des proches, voire amis. La froideur des Japonais, manifestement connue chez les Occidentaux résidant dans l'archipel, n'était pas l'un des traits de caractère du petit ami d'Oana, et cette dernière semblait ravie de constater que le courant passait bien entre lui et moi. Elle s'amusa en même temps de jouer l'interprète lorsque le faible niveau d'anglais de Kyôsuke et de moi ne nous permettait pas de nous comprendre parfaitement ; situation cocasse puisqu'elle, elle comprenait en revanche très bien où chacun de nous voulait en venir, mais nous nous exprimions mal. Nous changions aussi parfois, donc, pour parler aussi en japonais.

L'idée était de monter une société dans l'évènementiel musical, ce qui se résumait principalement à l'organisation de concerts. Kyôsuke m'expliqua un peu sa vision des choses, et le projet me sembla réellement très alléchant. Nous échangeâmes par conséquent nos coordonnées pour rester en contact et nous revoir dans un cadre plus propice à la réflexion et à la conversation, afin de mettre les choses à plat. C'est ainsi que nous nous revîmes le samedi 11 suivant au soir, chez lui à Kinshichô [ 錦糸町 ], de l'autre côté du fleuve Sumida [ 隅田川 ] à l'est. Là, dans son magnifique petit appartement, les choses prirent une dimension plus concrète et c'est là que nous commençâmes à gribouiller sur des feuilles des notes qui allaient être les fondements qui donneraient naissance à notre société : liste d'artistes à contacter une fois que la boîte serait créée, nom de notre société, etc. Kyôsuke avait l'idée de base, les fonds pour le capital, et les connexions. Mon rôle dans l'immédiat consistait surtout à apporter de nouvelles idées (Oana lui avait parlé de mes capacités d'imagination), du sang neuf, et j'eus en outre pour premier travail de faire notre logo. Aussi, Kyôsuke me demanda de me renseigner pour le visa correspondant, car il était évidemment prêt à le sponsoriser afin de pouvoir travailler ensemble, mais il devait savoir ce qui était nécessaire et m'invita donc à me rendre auprès de l'immigration à Shinagawa [ 品川 ].

Ce que je fis aujourd'hui.

 

Evidemment, vu le titre de cet article, vous vous doutez bien que le résultat de cet entretien avec un conseiller des services d'immigration de Tôkyô ne fut pas concluant. Je m'y rendis dans le but de savoir s'il m'était possible d'être co-fondateur d'une société avec un Japonais, si je devais investir et auquel cas combien était nécessaire, quel était le visa correspondant, combien de temps cela prenait pour passer de mon statut actuel à celui correspondant à notre société, etc. Kyôsuke avait déjà lancé le processus de création de notre boîte, mais pour finaliser les choses, mon nom devait naturellement être inscrit sur les documents relatifs aux statuts sociaux, et je ne pouvais figurer sur ces papiers sans être en règle, ni savoir où je mettais les pieds.

Pour commencer, on m'annonça que je ne pouvais prétendre être co-fondateur de notre société sans verser le coquette somme de cinq millions de yens, ce qui équivaut à près de trente-cinq mille euros. En solution de rechange, le conseiller m'avoua qu'éventuellement, si j'avais trois ans d'expérience dans le domaine concerné par la société que nous souhaitions créer, je pouvais être exempté de l'investissement initial précisé ci-dessus. Je demandai davantage de détails sur le sujet et le conseiller me répondit avec beaucoup de précision, ce qui semblait à priori témoigner d'une réelle envie d'éclairer ma lanterne. Il demanda à voir mon Alien Card et je la lui montrai. Il m'annonça alors une nouvelle qui eût pu être bonne : "Si vous souhaitez rester au Japon pour avoir le temps d'accumuler argent et expérience, vous pouvez déjà demander le renouvellement de votre visa à votre employeur !". Je lui precisai que je n'avais plus d'employeur et insistai sur le fait que mon visa expirait le 8 septembre prochain ; le temps jouait contre moi ! Le conseiller soupira et je soupirai aussi. A ce moment-là, cela faisait près d'un quart d'heure que nous nous entretenions, et aucun créneau prometteur ne semblait se profiler à l'horizon. Je finis par dire : "Finalement, si mon ami et moi souhaitons travailler ensemble, que pouvons-nous faire ?" Il regarda les deux documents relatifs aux visas qu'il avait sortis et posés à plat devant lui au guichet, jeta un œil sur mon Alien Card et m'expliqua : "Pour tout visa, il est nécessaire d'avoir trois ans d'expérience !". Cela m'interloqua puisque j'avais obtenu mon visa d'enseignant sans avoir ces trois années d'expérience à mon actif ; je le lui signifiai, et il sembla soudain si surpris et mal à l'aise que je me demandai s'il n'avait pas la nausée. Il ne dit rien, mais son visage semblait vouloir dire : "Vous n'auriez donc jamais dû obtenir ce visa d'un an !" Néanmoins, il ne se contenta que de me dire : "Je ne peux rien vous dire de plus. Excusez-moi, le temps passe..." Je récupérai hâtivement ma carte, le remerciai, me courbai brièvement et m'en allai rapidement, prenant mes clics et mes clacs sans demander mon reste.

Oana, au Japon depuis huit ans, a passé les sept premières années en tant qu'étudiante de japonais avant de, l'an dernier, trouver un poste dans une grande société très réputée à Tôkyô. Elle m'avait demandé de me renseigner pour elle sur le statut de résident permanent ; y avait-elle droit ? J'allai donc au bureau correspondant puisque j'étais sur place et me renseignai auprès d'un jeune homme apparemment très jovial qui ne démordit de son sourire à aucun moment. Il m'expliqua que les sept années qu'elle avait passées à étudier ne pouvaient être prises en compte pour être résident permanent et qu'il lui fallait encore travailler quatre ans pour totaliser les cinq années nécessaires à l'obtention de ce statut.

Je quittai le bâtiment avec le cerveau débordant de mauvaises nouvelles et regardai un instant tous les gens, Japonais et Etrangers, à l'entrée de la tour, bavardant dans toutes les langues possibles et imaginables. Il faisait gris et chaud, je n'avais pas le moral au plus haut et j'avais une longue route à faire pour rentrer à Ueno [ 上野 ]. Je pris le bus, tournai quelques vidéos pour tuer le temps en cours de trajet jusqu'à la gare de Shinagawa et tentai de me laisser submerger de pensées positives. En vain.

A l'heure d'internet et alors que tout le monde parle d'internationalisation, on est encore bien loin du compte et il reste encore de gros progrès à faire.

Les Japonais ne font assurément pas exception !



Article publié à 23h51, heure locale de Tôkyô, par Tokyostreams.

Par Tokyostreams
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